|
Jeudi 31 mars, Mayotte deviendra le 101ème département français.
L’euro de Mayotte, frappé à l’occasion de la départementalisation
par la Monnaie de Paris et épuisé en quelques heures
Le 29 mars 2009, lors d’un référendum passé inaperçu en métropole, les mahorais (habitants de Mayotte) se sont prononcé avec enthousiasme en faveur de la transformation de l’île en département français (95% de OUI).
Française depuis plus longtemps que le Comté de Nice (voir historique), Mayotte a connu plusieurs référendums depuis 1974, au cours desquels les mahorais ont sans cesse réaffirmé leur volonté de demeurer au sein de la République Française. Depuis le statut de TOM en 1946, Mayotte est passé au statut de « collectivité territoriale » en 1976, avant de devenir cette année un DOM.
Cet aboutissement est vécu avec un grand enthousiasme sur l’île. Les mahorais en attendent beaucoup. Non pas un assistanat financier (les montants du RSA et de toutes les allocations ne seront que de 25% des montants versés en métropole et ne commenceront pas avant 2012), mais une aide pour l’investissement dans le pays : des centres de formation, des écoles, des infrastructures…
C’est également le souhait d’un accès au droit commun (fin de la justice religieuse traditionnelle, mise en place d’un cadastre, d’une fiscalité…) et d’un recul des pratiques archaïques (polygamie interdite, égalité homme/femme…). Bref, c’est un projet de développement de l’île !
« Pour une fois dans un pays démocratique, on respecte le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le département est la réponse apportée à la volonté de la population mahoraise. »
Abdoulatifou Aly, député MoDem de Mayotte
Une évolution passée inaperçue en métropole
En raison du faible intérêt des métropolitains pour l’outre-mer, les médias ne sont pas consacrés longuement à cette évolution – seul le référendum de 2009 a fait l’objet d’une petite couverture médiatique. Répondons donc par avance aux questions et aux peurs qui pourraient naître.
Les dépenses publiques locales vont-elles exploser ?
Les aides sociales ne seront alignées sur celles de la métropole que très progressivement (sur 20 ans !). Parallèlement, la taxe d’habitation et la taxe foncière feront leur apparition du fait de l’instauration d’un cadastre. D’autre part, il y a à Mayotte autant d’habitants que dans la ville de Saint-Etienne (environ 180.000 hab). Les dépenses de redistribution seront donc limitées.
En revanche, les besoins en dépenses d’investissement sont importants.
Mais, d’une part, la construction de centres de formation et d’infrastructures permet un développement économique largement bénéfique pour tous à long terme.
D’autre part, le passage au statut de DOM permettra à Mayotte de bénéficier des fonds européens à destination des « régions ultra-périphériques ». Cet afflux financier donnera ainsi accès à un véritable démarrage économique.
L’avenir qui s’ouvre pour Mayotte demande d’importants efforts de la part des mahorais (confrontés à une profonde mutation de la société !) et l’Etat français devra être là pour soutenir ce processus, y compris financièrement.
Le budget de l’Etat affecté à l’outre-mer est de près de 17 milliards d’euros mais moins de 700 millions sont destinés à Mayotte (chiffres 2009). C’est la plus faible donation annuelle ramenée au nombre d’habitant (3400 euros/hab à Mayotte contre 8000 euros/hab à Saint-Pierre-et-Miquelon).
Mayotte, majoritairement de religion musulmane, est-elle compatible avec la République ?
Mayotte est une démonstration par l’exemple que l’intégration d’une population musulmane dans la République est possible. Preuve que la religion ne détermine pas les modes de vie, les Mahorais sont déjà en train de renoncer volontairement à la polygamie, à l’inégalité hommes-femmes, à la justice cadiale (justice rendue par les chefs religieux). Les jeunes générations, en particulier, adhérent massivement aux valeurs républicaines, sans devoir pour autant embrasser une autre religion ou devenir athées.
Une tension permanente : l’immigration à Mayotte
Mayotte fait figure d’exception dans l’archipel très pauvre des Comores et les comorais sont nombreux chaque année à rejoindre l’île.
Le passage au département apporte de nouveaux outils pour gérer ce déplacement de population.
Ainsi les investissements permettront à l’île d’accueillir et d’intégrer plus facilement ces hommes et ces femmes (cadastre permettant de sortir de l’urbanisme sauvage (bidonville), etc…). De plus le changement de statut protège les mahorais de toute réintégration dans les Comores (qui revendiquent toujours l’île) : le passage de ce « point de non-retour » peut réduire les tensions diplomatiques et permettre à l’avenir une meilleure coopération entre mahorais et comorais.
Mais dans l’attente de ces progrès, les tensions sur place sont importantes.
Pour les pouvoirs publics, métropolitains comme locaux, l’immigration est principalement ressentie comme invasive et posant des problèmes économiques. Cela conduit malheureusement à une politique orientée majoritairement vers « la lutte contre l’immigration illégale », que nous connaissons également en métropole mais qui produit des effets exacerbés à Mayotte.
- Ainsi le centre de rétention administrative (CRA) a été jugé « indigne de la république » par la Commission nationale de déontologie de la sécurité : les migrants (hommes, femmes et enfants !) y sont détenus dans des conditions sordides avant d’être reconduits aux Comores
- Chaque année, de nombreux comorais meurent noyés en tentant la traversée à bord d’embarcations de fortune. L’envoi de vedettes de garde-côtes en renfort ne réduit pas le nombre de personnes désireuses de vivre à Mayotte, mais conduit à rallonger les chemins choisis par les migrants, les rendant d’autant plus dangereux
- De nombreux migrants vivent dans des conditions très précaires, le droit commun sur les réfugiés, qui s’applique en métropole, ne s’appliquant pas sur l’île (pas d’aides ni d’hébergement d’urgence, accès très limité au travail légal, etc…)
- 77% de l’activité de police et de gendarmerie est consacré aux violations de la législation sur les étrangers, au détriment d’autres missions
- Le traitement sous l’angle principalement sécuritaire exacerbe les revendications nationalistes comoraises sur Mayotte, « la quatrième île des Comores »
Une approche de l’immigration plus souple, moins sécuritaire, mais également une forte politique de développement équilibré dans les deux pays est indispensable. Les peurs, les tensions et les approches sécuritaires s’entretiennent mutuellement et sont loin d’être apaisées à Mayotte.
Nulle politique migratoire ne réussit à empêcher les individus de quitter leur pays ou de s’installer dans un autre : la seule réponse constructive consiste donc à transformer la formidable croissance démographique de Mayotte en atout, d’empêcher le développement de trop fortes tensions et de favoriser la stabilité politique et le développement des Comores.
En 2008, le budget affecté à la lutte contre l’immigration était de 5 millions d’euros par an. Celui affecté à la coopération avec les Comores de moins de 300.000 euros, soit à peine 6% du montant des mesures sécuritaires !
La commission d’enquête du Sénat, qui a fait le point sur la situation de l’île, appelle ainsi à une coopération massive entre la France et l'Union des Comores « pour le bénéfice des deux pays et la construction d'un équilibre solide dans cette partie de l'Océan Indien ».
Nous ne pouvons souhaiter mieux.
|