Crise : les plus privilégiés devront consentir à un effort

Dimanche, 15 Février 2009 15:02

Par Jean Peyrelevade, vice-président du MoDem*. Lorsque la croissance sera de retour, il sera urgent de rétablir les finances publiques. Les entreprises ne pourront pas pourvoir à cet effort. Reste à le demander aux plus aisés des Français.

http://www.marianne2.fr/Crise-les-plus-privilegies-devront-consentir-a-un-effort_a93989.html

Marianne : Vous avez écrit un livre très critique sur la politique économique de Nicolas Sarkozy. C’était avant la crise financière. Persiste-t-il dans l’erreur ?

Jean Peyrelevade : Il faut distinguer deux plans. D’abord le traitement, en urgence, de la crise du système financier. Dans ce domaine, l’action du président a été dans l’ensemble positive, son énergie, utile. Je note toutefois que la conception globale du plan de soutien au système bancaire et financier relève de Gordon Brown, lequel a mis de l’ordre dans les idées. Dans ce contexte, Nicolas Sarkozy a « fait le job », suivant une expression qu’il apprécie. Ensuite, je ne vois aucune raison de modifier mon jugement sur sa politique économique antérieure à la crise.

Nous abordons cette crise avec des budgets publics parmi les plus déficitaires des pays développés. L’endettement public va fortement augmenter pendant les deux ans qui viennent. La conjoncture économique entraînera une diminution des recettes fiscales. Puis les mesures d’aide au secteur financier dans un premier temps, aux secteurs industriels frappés par la crise dans un second temps, vont également demander des ressources supplémentaires. Enfin, toute politique de relance, nécessaire aujourd’hui, ne pourra être financée que par l’emprunt.
 


Mais nous n’avons pas d’autre choix…

Pour l’essentiel, c’est vrai, il n’y a rien d’autre à faire ; mais il faut tout de même trouver les moyens d’éviter un alourdissement trop profond du déficit public. Car nous allons sortir de cette crise avec des niveaux de déficit et d’endettement pouvant échapper à tout contrôle. Ainsi vient-on de pérenniser un déficit récurrent de la Sécurité sociale d’au moins 10 milliards d’euros par an.

Or, qu’a-t-on constaté dans cette crise ? Que la signature publique est le garant ultime du fonctionnement du système. Le pire qui pourrait advenir ? Que l’Etat, venu au secours des banques à coups d’emprunts publics, devienne lui-même suspect. Ce risque n’est pas théorique. Voilà le résultat de la politique antérieure conduite par Nicolas Sarkozy : avant même la crise, il a laissé filer les déficits publics.
 
Est-il seul responsable ? On peut faire le même reproche à Jacques Chirac entre 2002 et 2007…


Mais Sarkozy, lui, a prétendu tout changer ! Or, il a persisté et même aggravé les politiques antérieures. Comment peut-il justifier certaines dépenses fiscales avec une utilité économique strictement nulle ? Comment peut-il justifier, dans une conjoncture sociale aussi difficile, un bouclier fiscal à 50% qui a pour effet d’exonérer les plus riches de tout effort éventuel de solidarité ?
 
Le bouclier, ce n’est que 240 millions d’euros…


Il a une valeur symbolique considérable. Si, demain, à la sortie de la crise, on demandait un effort particulier aux ménages les plus fortunés pour redresser les finances publiques, le bouclier fiscal deviendrait un obstacle fondamental.

Par ailleurs, dans une conjoncture dépressive avec une forte montée du chômage, pourquoi dépenser plusieurs milliards d’euros d’argent public afin de subventionner les heures supplémentaires ? Quel est l’intérêt économique d’alléger les droits de succession sur une large partie des ménages les plus favorisés ? Tout cela est complètement décalé.

On peut récupérer, à condition de défaire ce qui a été fait avec la loi Tepa (Travail Emploi Pouvoir d’Achat, août 2007), une dizaine de milliards d’euros qui seraient fort utiles pour relancer l’investissement, notamment dans la construction. Un exemple ? Il faudrait lancer un grand programme de remise aux normes environnementales des bâtiments publics, ce qui est d’ailleurs prévu (verbalement) dans le « Grenelle de l’environnement ». Mais Jean-Louis Borloo n’a pas le moindre sou…
 
Votre critique est plus large encore : vous reprochiez au président de la République son refus de s’engager dans une politique de l’offre, favorable à la compétitivité des entreprises. Or, la crise crée une autre urgence : celle d’un soutien à la demande, à la consommation des ménages…

Non. Notre appareil productif est de moins en moins compétitif, comme le montrent les résultats catastrophiques du commerce extérieur. Une relance par la consommation, une fois de plus, aurait pour effet de provoquer une bouffée supplémentaire d’importations. Une politique de relance est nécessaire, mais par l’investissement, par des mesures en direction des entreprises. Malheureusement, en période de crise aussi aiguë, il est impossible d’aller au-delà, compte tenu de notre absence de marges de manœuvre.
 
Donc le changement de conjoncture modifie le programme que vous prôniez et qui a provoqué le scandale : rétablir la compétitivité des entreprises par le basculement d’une partie (4 points de PIB) de la fiscalité sur les ménages. Ce n’est plus d’actualité ?


Je n’ai jamais dit que ce programme de rééquilibrage en faveur de l’appareil productif devait se faire instantanément, et encore moins par la diminution du pouvoir d’achat des ménages. J’ai expliqué, clairement, que ce rééquilibrage devait se faire en déplaçant progressivement les curseurs à partir des produits de la croissance, sans que jamais le revenu disponible des ménages diminue. Or, nous sommes dans une crise telle que tout prélèvement sur les ménages entamerait leurs revenus. C’est donc devenu impossible, et inapproprié. Mais il n’en faut pas moins envisager une sortie de crise. La marge bénéficiaire des entreprises va continuer à diminuer. Nous allons sortir de la crise avec un appareil productif extraordinairement fragile…
 
Nous serons alors, à vous croire, dans le même scénario qu’à la sortie de la récession en 1993 : l’obligation d’un plan de rigueur…


Je préfère parler de rétablissement des finances publiques. Nous aurons, bientôt, une dette de 70 à 75% du PIB, contre 55% en 1995. Ces 15 à 20 points supplémentaires qui créent un véritable risque d’effet « boule de neige », un service de la dette si élevé qu’il nous contraindrait à emprunter toujours davantage. La question n’est pas de savoir « si », « comment », « quand », mais quel sera ce plan de rétablissement. Cela m’étonnerait que l’on parvienne au résultat sans demander un effort particulier aux plus privilégiés d’entre nous.
 
C’est une malédiction française : après chaque crise mondiale (1974, 1979, 1995…), notre dette publique se creuse sans jamais se résorber…

Pour une bonne raison : dans les périodes fastes, les responsables politiques ne rétablissent pas suffisamment vite les finances publiques. Ils profitent de ce qu’on a appelé la « cagnotte » pour distribuer davantage. Quand tout va bien, on consomme. Quand tout va mal, on emprunte ! Mais nous devrons, après la crise, essayer de nous rapprocher de la moyenne européenne.
 
Avec quelle majorité politique ?

Les voies du redressement sont difficiles à trouver, à expliquer. On est encore très loin en France, de la fabrication d’un vrai programme de politique économique. De plus, l’échéance présidentielle arrivera en 2012, aussitôt après. Mais je note avec intérêt que ce que je dis sur la perte de compétitivité de l’appareil productif français est repris ouvertement par certains socialistes, à commencer par François Hollande ou Bertrand Delanoë. Didier Migaud, le président socialiste de la commission des Finances de l’Assemblée, dit, lui aussi, que les finances publiques sont dans un état déplorable. Dès lors qu’ils partagent ces constats, se pose une question : que proposent les socialistes ? Nous avons avec eux de vastes terrains de discussions possibles. Propos recueillis par Hervé Nathan

* Jean Peyrelevade vient de publier Sarkozy, l’erreur historique (éd. Plon), 200 p.

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