Décrypter la langue de bois

Samedi, 22 Octobre 2011 13:57

 Aujourd’hui nous vous proposons un petit exercice de décryptage de langue de bois, à l’occasion de la sortie d’un communiqué de presse (parfaitement officiel, allez voir ici) de l’inénarrable Eric Besson.

 

Eric Besson… Depuis 2007, cet ancien membre de l’équipe de campagne de Ségolène Royal s’est toujours retrouvé à la pointe des dossiers qui posent problème, voire qui sentent franchement mauvais. Nicolas Sarkozy n’en finit pas de lui faire payer son passé socialiste ! Eric Besson a ainsi été mis à la tête de la politique d’intégration en France, fameux ministère dont le résultat se mesure …en nombre d’expulsions. Oui, bien sûr, pourquoi pas. Et aujourd’hui il est en charge de l’énergie nucléaire …au lendemain de Fukushima. Nicolas Sarkozy a sans doute un sens de l’humour très vache.

 

Nous allons décrypter ici un communiqué précis du Ministère de l'Energie, mais on pourrait renouveler l’exercice sur toutes les publications gouvernementales. Elles sont parfaitement interchangeables de ce point de vue.

Vous êtes prêts ? Allons-y.

Eric BESSON, Ministre chargé de l’Industrie, de l’Energie et de l’Economie numérique, a souhaité que l’élaboration de la prochaine programmation pluriannuelle des investissements énergétiques, qui doit commencer en 2012, soit précédée par un exercice de large consultation, afin que l’ensemble des acteurs de l’énergie, consommateurs, représentants des salariés, industriels, opérateurs, associations, puissent y contribuer.

On s’arrête là, ça suffit.
Relisons lentement :

« Eric Besson, Ministre chargé de (..), a souhaité (..) consulter ».

Monsieur le Ministre est trop bon. Monsieur le Ministre n’était pas obligé de le faire, mais il s’est dit que le sujet pouvait intéresser les sujets de notre bon prince. Quel est donc ce sujet ? Lisons la suite.

« …a souhaité que l’élaboration de la prochaine programmation pluriannuelle des investissements énergétiques soit précédée par… »

 

Ce passage est terrible. « La prochaine programmation pluriannuelle des investissements énergétiques. » Ce machin pénible, qui a l’air technique et bureaucratique, c’est juste LE CHOIX POLITIQUE DE NOTRE PAYS POUR LES 25 ANS A VENIR. Ca concerne le nucléaire, les énergies renouvelables, le pétrole. Ca parle de la façon dont on organisera notre industrie, donc notre travail, nos emplois. Ca détermine tellement de choses que c’est simplement l’un des choix majeurs à faire. Et ce sujet, hautement politique, qui concerne tellement tous les citoyens, est nommé « la prochaine programmation pluriannuelle des investissements énergétiques ». C’est simplement un scandale. Ce sujet politique est ainsi réduit à une ligne comptable.
Avec cette formulation, vous comprenez que quelques financiers énarques pourraient s’en occuper tout seul, mais que, grâce à Monsieur le Ministre, ce choix va être précédé par un débat national.

Débat national ? Heu, non, pas tout à fait. Relisons cela.

« …soit précédée par un exercice de large consultation.. »

 

Oui, vous avez remarqué : il s’agit d’une consultation et non d’une codécision. Il ne s’agit donc pas de prendre une décision avec d’autres personnes, mais de les écouter parler, puis de prendre tout seul la décision.

Ce terme de « consultation », nous commençons tous à sentir qu’il porte en lui une arnaque. Mais voilà qu’il est ici complété : il s’agit d’une LARGE consultation. Ah oui, c’est bien ça, ils écoutent tout le monde …
Ce simple adjectif vient ainsi réduire le doute qui peut être associé au second terme. Et dans quelques temps, lorsque tout le monde se méfiera des « consultations », même « larges », on verra apparaître des « consultations participatives »… Ah oui, quand même, c’est participatif...

Avançons rapidement et voyons qui est invité à participer à cette consultation.

« l’ensemble des acteurs de l’énergie, consommateurs, représentants des salariés, industriels, opérateurs, associations »

Les « acteurs de l’énergie » (qui ne sont bien sûr pas des « comédiens surexcités », contrairement à ce qu’on pourrait croire) sont tous là, découpés en petits groupes d’intérêts. On a envie de dire : « mais.. mais.. il manque quelqu’un : les gens ! » Non, non, vous êtes tous là : vous êtes les con-som-ma-teurs. Sur ce sujet politique majeur, sur ce choix colossal pour le pays, votre rôle se limite à celui d’un consommateur. Homo economicus, vous n’avez pas de place ici comme citoyen. Circulez et retournez à votre supermarché.

Autre point. Si vous êtes salarié, lors des prochaines élections syndicales, réfléchissez bien avant de ne pas aller voter. Car vous confiez aux délégués du personnel un pouvoir de représentation COLOSSAL, qui va jusqu’à les faire représenter vos intérêts dans le débat sur les choix énergétiques pour les 25 ans à venir ! Vous l’ignoriez hein ? ..Pardon ? Ah oui, il s’agit d’une consultation, non d’une codécision. ..Vous pouvez donc continuer à ne pas voter.


On pourrait poursuivre, lire le paragraphe suivant. On pourrait souligner que les limites fixées par le ministère déterminent de façon inéluctable les résultats de ce débat, en évacuant tous les thèmes lui posant problème. On pourrait rire un moment avec des termes comme « acceptabilité sociétale ». Essayez de votre côté !


Prenons encore un instant pour conclure.

Tout d’abord, sachez que les ONG (Greenpeace, WWF…) ont refusé de siéger à cette commission consultative. Elles ont souligné un point que nous n’avons pas encore évoqué ici : cette commission doit rendre son rapport fin janvier 2012, dans deux mois, à quelques semaines de l’élection présidentielle. Sans rire. La tentative de manipulation est si grossière qu’elle reflète moins un machiavélisme parfaitement cynique qu’une gêne terrible du gouvernement. Les citoyens ont commencé à largement s’emparer de ce sujet, que ce soit via la réflexion sur le nucléaire, sur les énergies renouvelables ou sur les gaz de schiste. Comment contrer un tel éveil citoyen ?

Alors, après l’avoir beaucoup critiqué, nous laisserons le dernier mot au Ministre de l’Energie lui-même. En effet, un passage de ce communiqué de presse n’est pas un texte froid publié par les services de communication mais une déclaration signée par Eric Besson. Et cette parole du ministre commence ainsi :

« Nous avons tous un devoir de vérité. »

 

Commentaires
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christiane  - manipulation des mots pour enfumage collectif   |86.202.132.xxx |Sun-10-11 16:42:20
Vraiment cet article est excellent!
Cordialement Christiane
Hervé Garnica  - Communicants & co   |196.192.45.xxx |Mon-11-11 19:08:42
Tu as oublié un truc Rom'.

La notion "d'effet". Un tel communiqué bien qu'infâme pour les habitués va rassurer 60% des citoyens, même en leur disant avec verve que c'est de l'enfumage.

Le peuple avec un grand P est prêt à accepter n'importe quoi du moment qu'il conserve son "opium" quotidien. Dans le cas présent, être chauffé l'hiver, avoir sa clim ou son ventilo l'été, être éclairé la nuit, avoir sa machine à café fonctionnelle le matin ainsi que son grille pain etc...

En partant de cette base de besoin primaire, et en les rassurants qu'ils garderont ces prérogatives. "L'effet" d'annonce qui dit leur demander leur avis est en fait simplement : "Vous conserverez toutes vos prérogatives malgré la décision que l'on prendra".

Le peuple rassuré se détachera du débat et seuls les "concernés" prendront les décisions.

La notion "d'effet" est en elle-même une notion très puissante qui a pour but, non la langue de bois, mais le détachement d'un débat qui pourrait contrecarrer un objectif bien ciblé (dans ce cas, mais il y a d'autres cas)

;)

Hervé
Roméo   |78.246.208.xxx |Mon-11-11 19:43:43
Salut Hervé ! Ca fait plaisir de te lire !

Je complèterai ta réponse ainsi :

Promettre du pain et des jeux ("garantir les besoins primaires") ne permet de rassurer qu'une partie de la population. Jusqu'à une date historiquement récente, la frange de citoyens actifs et intéressés était assez peu nombreuse pour être contrôlable par d'autres moyens (éducation limitée, ascenseur social pour récupérer les meilleurs).

Désormais, l'éducation de masse, le sous-emploi chronique des compétences de chacun et la libre circulation des idées conduisent à faire grossir les rangs des citoyens potentiellement actifs.

Face à cette marée montante, la maîtrise du langage devient un enjeu vital. Car on pense avec les mots ! La pensée n'est pas abstraite dans la tête puis véhiculée par un langage. La pensée elle-même dépend du "véhicule".

Diffuser des expressions toutes faites, "maîtriser sa communication", c'est influencer la pensée de ceux qui utiliseront ces même mots.

Ce type de communiqué est donc :
- à la fois le résultat très simple d'une habitude de travail de technocrates enfermés dans leur boulot
- le reflet des craintes d'un ministre, qui marche sur des oeufs et qui a peur de laisser passer une prise médiatique, une phrase malencontreuse, etc..
- et également, un moyen plus ou moins conscient de bloquer la pensée collective, de défendre son propre pouvoir contre une population hostile, d'enfumer les citoyens.

Ce dernier point nécessite donc de déconstruire régulièrement les mots du pouvoir, de les traduire pour pouvoir penser le réel.
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